La tragédie de Tumbler Ridge, la force de Gisèle Pélicot, et le luxe de perdre son temps
Cette semaine : du drame de la Colombie-Britannique à la dignité de Gisèle Pélicot, entre lobbyisme transfrontalier et l'émergence de la perte de temps comme nouveau symbole de statut social.
Je ne vous mentirais pas : la semaine dernière a été sombre. D’abord, la radio publique a perdu une de ses grandes voix avec la mort de l’animateur Franco Nuovo. Je n’ai jamais travaillé avec lui, mais la tristesse des collègues était palpable au 4e étage de la maison de Radio-Canada. Il aura marqué les weekends des auditeurs avec sa chaleur. Les collègues ont concocté une émission spéciale dimanche pour lui dire un dernier Ciao Franco!
Et puis, une tragédie comme on en vit assez rarement ici : une tuerie dans une petite communauté nichée près des Rocheuses en Colombie-Britannique, qui a fait huit morts, en plus de la tireuse. Au travail, on se met en mode journaliste, et on apprend assez vite à se couper de ses émotions pour rapporter les faits. On n’a pas vraiment le choix si on veut survivre dans ce milieu. On se fait bombarder d’informations et de détails horribles, et les journalistes doivent avoir la tête assez froide pour distinguer le vrai du faux, les faits de la désinformation. Ça va extrêmement vite dans ces situations, et le bruit peut brouiller le portrait, d’où l’importance de quadruple-vérifier ce qu’on rapporte. D’ailleurs, Radio-Canada a dû s’excuser d’avoir publié une photo qui n’était finalement pas celle de la tireuse. C’est le cauchemar de toute salle de nouvelles, et je n’imagine pas les répercussions sur la personne.
Je disais donc : se couper de ses émotions pour faire sa job. Reste qu’on n’est pas imperméable aux tragédies et à la douleur des proches. Je n’ai pas grand chose à dire là-dessus, sinon de vous encourager à démonter votre amour aux gens qui vous entourent. On est en déficit ces temps-ci.
Pour pas être largué
Tragédie de Tumbler Ridge : la transidentité comme écran de fumée (La Presse)
Ça n’a pas pris de temps avant de voir des commentaires haineux cibler la transidentité de la tueuse de Tumbler Ridge, et attribuer à son identité de genre la cause de la tuerie. La GRC a dit clairement qu’elle ne savait pas encore ce qui l’avait amenée à tuer sa mère, son demi-frère à son domicile, et ensuite continuer le carnage à l’école de Tumbler Ridge, en tuant cinq élèves et une aide-éducatrice.
La Presse a parlé à des membres et des défenseurs de la communauté trans, qui s’inquiètent des amalgames qui déferlent sur les réseaux sociaux. Et l’article cite des données américaines : 0,5% des tueries de masse aux États-Unis sont perpétrées par des personnes trans, alors qu’environ 1% de la population s’identifie comme trans.
Les hommes représentent 98% des auteurs de tuerie de masse.
Ça ne freine pas des commentateurs, et même des politiciens, de lier transidentité et violence. C’est un mouvement qu’on voit beaucoup aux États-Unis, notamment du président lui-même. Certains appellent à la fin des soins d’affirmation de genre pour protéger les gens.
La journaliste Rachel Gilmore se demande : lorsque la prochaine tuerie de masse sera perpétrée par un homme cisgenre, comme c’est le cas quasiment tout le temps, va-t-on exiger la fin des podcasts de bro et de la bière imbuvable?
Dans tout ce tourbillon, il ne faut pas oublier les victimes.
Abel Mwansa, 12 ans
Ezekiel Schofield, 13 ans
Kylie Smith, 12 ans
Zoey Benoit, 12 ans
Ticaria Lampert 12 ans
Shannda Aviugana-Durand, 39 ans
Emmett Jacobs, 11 ans
Jennifer Strang, 39 ans
Et deux autres adolescentes ont été grièvement blessées.
Le pont Ambassador, les lobbyistes et Trump : une alliance qui ne daterait pas d’hier (Radio-Canada)
On dirait que chaque jour amène sa publication du président des États-Unis qui laisse dubitatif. Cette semaine, c’était sa tirade contre l’ouverture du pont Gordie-Howe, qui va relier Détroit au Michigan et Windsor en Ontario. Il a menacé de bloquer son ouverture tant que les États-Unis n’auront pas été « pleinement indemnisés » pour tout ce qu’ils ont donné au Canada.
Il a aussi décoché une flèche au rapprochement Canada-Chine, en alléguant que la Chine allait mettre fin au hockey. Peut-être pense-t-il que c’est la meilleure façon de faire peur aux Canadiens. J’ai hâte de voir s’il va s’en prendre aux autres symboles du Great White North, genre le Tim Hortons et les Tragically Hip.
Chantal Hébert a démonté chaque allégation de Donald Trump dans une de ses chroniques cette semaine. Faut aussi rappeler que le président américain lui-même a béni ce pont en 2017, lors de son premier mandat. Donc d’où ça sort, cette envie de briser des ponts?
On se rend compte que c’est une histoire de lobbyistes et de gros cash finalement. La famille Moroun, propriétaire du pont Ambassador qui relie Windsor et Détroit, s’oppose depuis toujours à l’ouverture d’un deuxième lien avec le pont Gordie-Howe, parce que ça va lui faire perdre son monopole. Et selon le New York Times, Trump a publié son message quelques heures après qu’un des Moroun a parlé au secrétaire au Commerce Howard Lutnick, qui lui a ensuite téléphoné à son président.
L’article de Radio-Canada revient sur les liens entre la famille Moroun, le parti républicain, et un groupe de lobbyistes qui a ses entrées au sein de l’administration Trump.
L’eau va-t-elle couler sous les ponts? Mark Carney a affirmé avoir « rassuré » le président Trump et se dit confiant que le pont Gordie-Howe va bel et bien ouvrir. Faut dire que c’est essentiel pour l’économie des deux côtés. C’est un corridor ultra-névralgique pour les échanges commerciaux. Et il n’a qu’un seul lien pour l’instant, avec des problèmes d’embouteillage. Le deuxième lien est construit, il ne reste plus qu’à laisser les camions rouler dessus.
Ce que révèlent les « Epstein Files » sur le Canada et les élites mondiales (Rad)
Difficile de ne pas être largué dans l’immense chaos des dossiers Epstein. J’en parlais la semaine dernière, ça devient un réel clusterfuck qui brouille les pistes et nous plonge dans un état de saturation cognitive.
Ça vaut donc la peine de revenir à la base, ce que fait Rad dans sa plus récente vidéo. Et faut pas oublier que le département de la Justice a simplement drop 3 millions de documents d’un coup, sans aucune hiérarchisation ou classement d’information. On se retrouve avec oui, des informations incriminantes, et une constellation terrifiante de l’élite mondiale qui gravitait autour de ce sinistre personnage, mais aussi des allégations non prouvées et des pistes qui ne mènent à rien.
Il faut mesurer la quantité phénoménale de documents qui ont été rendus publics. Le New York Times y consacre deux douzaines de journalistes pour passer au travers, et on estime qu’ils en ont pour des années.
Le public exprime beaucoup sa frustration de voir les médias ne pas assez couvrir ces dossiers, et c’est compréhensible. Mais dans la vidéo de Rad, le journaliste Naël Shiab le résume bien : il faut corroborer et contre-vérifier les allégations avant de les publier. Ça prend du temps, des ressources. Sinon, on laisse libre cours à la désinformation.
Au-delà du titre
Gisèle Pélicot s’exprime pour la première fois à la télévision (France TV)
Le procès des viols de Mazan a permis une (nouvelle) prise de conscience effroyable sur la violence sexuelle dont sont victimes les femmes, non par des prédateurs tapis dans les ruelles sombres, mais par leur mari, et des hommes ordinaires. Je dis « nouvelle », parce que je pense que les femmes le savent depuis longtemps.
Gisèle Pélicot a émergé de cette histoire d’horreur comme une icône féministre digne, forte, qui n’a pas honte de révéler son identité. Son mari des 50 dernières années la plaçait sous soumission chimique pour la violer et la faire violer dans son sommeil. Elle aurait pu décider de garder l’anonymat, de garder ce procès sous huis clos, et d’éviter l’humiliation publique des avocats de la défense. Mais comme elle l’a déclaré à Chantal Guy, dans La Presse:
J’avais cette honte, et pour les victimes, la honte, c’est la double peine, c’est une souffrance que l’on s’impose à soi-même. J’ai fini par me rendre compte que ce huis clos était un cadeau pour ces individus qui pourraient affirmer, dans le secret de la salle du tribunal, qu’ils n’avaient rien fait, qu’ils pourraient sortir de la salle d’audience et raconter ce qu’ils voulaient aux journalistes aussi, car personne n’aurait vu les preuves de leurs crimes, personne ne pourrait les confronter avec leurs actes. Je me serais trouvée dans une position de faiblesse.
Gisèle Pélicot
Elle sort son livre Et la joie de vivre cette semaine un peu partout. Gisèle Pélicot fait une tournée médiatique, répond aux questions avec aplomb. L’entrevue qu’elle a accordée à l’émission La grande librairie vaut la peine d’être regardée, pour mesurer le courage de cette femme.
Dans le Zeitgeist
Post-Luxury Status Symbol #2: Wasteful Time (Substack)
J’aime beaucoup les analyses d’Eugene Healey sur la société, la culture en ligne, les contenus de niche et le branding. Il apporte une lumière intéressante dans un monde algorithmique fracturé et étourdissant.
Il a commencé une série sur les symboles de statut social à l’ère numérique, où il argue que le prestige ne découle plus des produits (le dernier iPhone, un sac Birkin, un Labubu…) mais des comportements. Son premier article portait sur le fait que de pouvoir être offline, de ne plus avoir de trace numérique est désormais la quintessence du privilège et du luxe. Et ça renforce les inégalités déjà présentes, parce que les privilégiés ont les moyens de disparaître du monde numérique.
Dans son deuxième article, il parle du privilège de ne rien faire, de perdre son temps. Dans un monde ultra-optimisé, où chaque geste, chaque action doit être rentable (pensez à la grind culture, aux routines TikTok qui commencent à 5h du matin avec un cold plunge, ou même le sommeil doit être mis au service de l’amélioration de soi), ceux qui peuvent se permettre de simplement exister, dont la valeur n’est pas liée à ce qu’ils font sont les nouveaux privilégiés.
Varia
J’ai découvert : la sensation franco-congolaise Theodora, qui est désormais l’artiste francophone la plus écoutée en France. Je l’avais complètement zappé, mais j’ai décidé d’écouter son album après avoir appris qu’elle était l’artiste la plus nommée lors des Victoires de la musique, en lice dans cinq catégories. Elle est repartie avec quatre statuettes, dont l’album de l’année pour Mega BBL et révélation féminine de l’année. J’ai accroché à sa pop dansante aux accents afro-caribéens, son esthétique colorée et complètement sautée, et sa personnalité plus grande que nature.
Et gros S/O à notre Charlotte Cardin nationale, qui a complètement charmé les Français et qui est devenue l’artiste féminine de l’année aux Victoires. Et elle est complètement envoûtante en Une du Madame Figaro cette semaine.





Très intéressant comme auteur Eugene Haley! Ça tombe bien parce que justement hier j'ai écouté l'entrevue qu'Olivier a fait sur RAD avec la neuroscientifique Catherine Raymond et... ben j'ai passé l'heure à essayer de me rassurer que je n'étais pas si pire parce que les impacts de la consommation de réseaux sociaux sont assez intense.
Ce qui est intéressant selon moi c'est l'histoire de l'oeuf ou la poule par rapport à la consommation de réseaux sociaux. Est-ce qu'on est sur les réseaux à cause qu'on a une basse estime de soi ou les réseaux réduisent notre estime de soi? C'est certainement un amalgame, mais on n'est pas capable de le mesurer parce qu'on ne peut pas faire des tests humains.